INTERVIEW + PODCAST : MAQUIS SON SISTÈM (FOLKLORE)



Qui se cache derrière Folklore ? Et derrière Maquis Son Sistèm ?

Maquis Son Sistèm : Folklore c’est au départ un groupe d’amis de différents lycées à Toulouse qui s’est réuni il y a une dizaine d’années pour monter un collectif pluridisciplinaire qui est devenu avec le temps un sound system et label et a essayé de fédérer une communauté autour de rassemblements festifs. MSS c’est un projet que j’ai lancé plus récemment, vers 2018, afin de pousser des idées et sonorités qui me tiennent à cœur à travers des disques, des sessions festives et une série de mixes sur la webradio LYL (NDLR : Le Son du Maquis) !

La notion de folklore est intimement liée aux notions connexes de tradition, d’usage et de localité. En tant que collectif, comment réfléchissez-vous ces concepts ?

MSS : Au départ le nom du collectif n’était pas forcément lié à ces questions mais c’est venu en cours de route, vers 2012-2013, quand on a commencé à chercher en profondeur d’où venaient les courants musicaux qu’on écoutait et qu’on a décidé de se tourner vers la fête sauvage pour répondre aux contraintes de la ville. Aujourd’hui ça résonne d’autant plus.. Essayer de réfléchir sur ce qu’apporte et implique de faire des rassemblements, questionner nos pratiques, aller à l’essentiel, travailler la non-mise en scène du DJ, le son, sa diffusion.. La notion d’histoire et de transmission est assez importante pour nous aussi, ce qui nous a entre autres poussé avec Alvaro à initier le projet du disquaire Casemate, rejoints depuis par Léon !


Le sens mobilisé principalement par ce podcast est l’oreille. Mais s’il fallait l’écouter avec les yeux, que verrait-on à l’intérieur ?

MSS : Mmmh... J’y vois des paysages, des matières, des couleurs.. Des anomalies lumineuses se mouvant lentement au-dessus de plans d’eaux calmes dans différents lieux aux acoustiques parfois curieuses.


L’atmosphère du mix est très onirique, avec des éléments de field recording qui renforcent le sentiment éthéré. Est-ce un reflet de tes propres rêves ?

MSS : Ce sont des morceaux que j’écoute souvent avant de dormir. Peut-être que ces représentations sont des endroits où j’aimerais passer un moment calme.


Par la musique, ne cherche-t-on pas avant tout à inscrire dans le temps physique, éveillé pour ne pas dire réel, la part de sublime et d’inconscient de ce qui se trame dans nos rêves ?


MSS : Pour moi tout ça est lié et issu d’un seul et même environnement qui interagit dans un sens comme dans l’autre. J’aime bien l’idée que la pratique musicale serait comme réaliser une traduction de ce qui se trame dans cet environnement au sens large. C’est un peu ce que je voulais dire juste avant : ces enregistrements sonores ramènent les morceaux au réel et témoignent du fait que ces sonorités peuvent résonner avec les bandes sonores de lieux existants. A l’inverse j’aime bien parfois mettre des nappes ambient à un volume très bas de manière à ce qu’elles se mélangent aux sons environnants et s’y lient.


Et d’ailleurs, les rêves - au sens de l’utopie cette fois -, comment les mettre en action - les réaliser ? Car il semblerait bien que Toulouse soit repartie encore pour six ans de répression politique féroce envers tout ce qui diffère de la norme sociale dominante…


MSS : Jolie transition ! A la vue de ces derniers mois, les moudenqueries (NDLR : du nom du maire actuel, Jean-Luc Moudenc) n’ont pas l’air d’avoir ralenti les rêves des initiatives locales, bien au contraire. On a pris l’habitude de faire les choses et de s’organiser de manière indépendante en se serrant les coudes entre différentes entités, sans vraiment compter sur des soutiens du côté politique, à l’heure actuelle. S’octroyer l’usage « d’espaces publics » là où c’est possible. Continuer à créer des espaces éphémères, des occasions de se réunir non centrés sur une logique financière.


L’image du maquis, c’est un folklore du sud - et c’est intimement lié aussi à la notion de résistance. Comment interprètes-tu cela ?


MSS : C’était une des inspirations pour l’imagerie de ce projet, travailler un imaginaire régional qui puisse résonner avec notre scène musicale sans non plus fixer des frontières; l’idée aussi de travailler avec ce qui nous entoure, au plus près. Des sonorités qui évoquent l’analogue, le réel et donc la nature avec sa part de hasard, d’imprévu ; une esthétique faite soi-même aussi, presque primitive parfois. L’image aussi bien d’une résistance, oui, que d’un mode de vie : invisible, autonome, organisé en réseaux aussi bien camouflés dans l’urbain qu’isolé dans la nature et les espaces qui les lient.



Folklore est un collectif basé autour du système-son. C’est un topos festif aux potentialités libératrices puissantes. La fête peut-elle aider à transcender le rythme frénétique de nos sociétés occidentales ? Ou n’est-elle qu’un contretemps ?


MSS : Avec le collectif on a démarré avec l’idée de faire de nos rassemblements des espaces au caractère positif, non centrés sur de l’autodestructif, quelque chose qui puisse rayonner dans nos vies. En soi, la fête est plurielle, ses usages comme ses usager.e.s, et libre à chacun.e selon ses envies ou besoins, conscients ou inconscients à un moment donné, de venir vivre et exprimer à sa manière la fête, dans le respect des autres personnes présentes. Où s’arrête et où commence la catharsis ? faut-il ‘prêcher’ une forme de straight edge ? Est-ce que la fête peut parfois nous maintenir dans une forme d’anesthésie ou d’aliénation ? Est-ce que son rôle est de nous aider à nous connaitre en expérimentant et en inspirant nos personnes et nos modes de vies ? Ou est ce qu’elle est juste censée venir ponctuer, célébrer, accompagner des moments clés de celles-ci comme elle l’était traditionnellement avant de venir occuper méthodiquement nos fin de semaines, voir plus ? Aussi la fête est présente de différentes manières dans tous les milieux au final, c’est peut-être déjà pas mal d’arriver à réunir et rencontrer des personnes avec des visions du monde similaires ou complémentaires et s’en sentir moins seul, ça donne du courage.


Malheureusement, aujourd'hui, elle semble n’être plus qu’un temps mort… Comment la réinventer, alors ?

MSS : Bonne question, dur de savoir comment évolueront ces pratiques dans les prochaines années. Cet été 2020 était un moment intéressant et propice pour voir à l’œuvre les réflexions des collectifs français dans l’après confinement. Le format du festival apporte aussi pas mal de marge de manœuvre pour expérimenter des choses, un moment un peu hors du temps ou notre esprit est moins rigide. Avec les interdictions beaucoup se sont mis au vert dans le centre-sud en arborant différentes stratégies. On a vu poindre des envies de modes de fonctionnements participatifs comme à la ZDA par exemple et c’était inspirant. On a eu une expérience assez intense à Toulouse qui s’est concrétisée début septembre après plusieurs mois de chantier dans un espèce de bâtiment abandonné à ciel ouvert perdu dans les lierres et les ronces d’une forêt avec un certain poids historique. Un rassemblement sur deux jours en continu, pluridisciplinaire, avec autant de moments intenses que calmes, un campement, une cantine, beaucoup de réflexions en groupe... Un moment déconnecté de la ville qui donne envie d’aller plus loin en ce sens.