SOROK PERVYÏ - "TOUTE NUE, LA TERRE SANS ARBRES"


Sorok Pervyï est un duo composé d'Indira (aka Rnkic) et d'Antoine (aka DJ Antoinette). Elle, compose des rythmes avec les images. Lui, peint des paysages avec la musique. Ensemble, ils forment un univers sensible où la nature croise les idées, où l'anthropocentrisme est remplacé par une symbiose totale avec le vivant, une douce lumière blanche dirigée vers l'espoir. "Toute nue, la terre sans arbres" est le résultat de pérégrinations physiques et psychiques vécues ces derniers mois, témoignage d'un irrépressible désir de renverser l'ordre établi.


Où avez-vous tourné les images et composé la musique ? Qu’est-ce que ces lieux représentent pour vous ?

Indira : Les images ont été tournées dans le jardin des parents d’Antoine, vers Lyon, durant le confinement. C’était un beau printemps qui respirait le calme et puis ça changeait de Paris où nous avions été confinés le premier mois. On a pris le temps d’observer la vie à l’échelle des plantes et voir l’éclosion des fleurs, les oiseaux qui chantent, les cerises qui mûrissent, etc. L’autre partie de la vidéo est composée d’images prises dans le sud de la France : au lac du Salagou près de Montpellier et à Crest dans la Drôme. A chaque fois, c’étaient des endroits où on a eu une connexion un peu plus forte à la nature.

Antoine : Indira a une passion pour les textures aquatiques, le rythme et le mouvement de l’eau. Ça fonctionne bien avec les atmosphères un peu hypnotiques et répétitives de la bande-son qu’on voulait proposer pour cette vidéo. La musique est un assemblage de bouts de projets que j’avais commencé il y a plus longtemps, avec des morceaux composés spécialement pour la vidéo, un peu de field recording et une improvisation de percussions qu’on a faite tous les deux dans le studio de mon père, qui collectionne les objets sur lesquels on peut taper et qui produisent des sons un peu particuliers. Qu’est donc Sorok Pervyï ? Antoine : Sorok Pervyï, ‘le Quarante et Unième’ en français, est à l’origine un film soviétique réalisé par Grigori Tchoukhraï en 1956 dans lequel une soldate russe et sa future victime attendent, seuls face à l’immensité des sables, du ciel et de la mer, en proie à des sentiments aussi violents que contradictoires... On aime cette association entre le calme de la contemplation et l’agitation des sensations internes, comme si il y avait toujours quelque chose de plus complexe et plus intense que ce qu’on voyait au premier abord. Indira : Plus concrètement nous sommes un duo d’artistes qui travaillons avec l’image et le son, et on propose une esthétique au croisement de nos deux univers : je travaille beaucoup avec les lumières et l’eau, pour fabriquer des paysages et textures abstraits, et Antoine aime expérimenter des paysages sonores plus déconstruits et travailler avec les percussions et les bruits. Les voix sont multiples dans votre travail : image, son, parlé, écrit. Quelle.s voie.s avez-vous suivie.s pour les assembler ? Antoine : On n'avait pas vraiment un projet pré-construit à la base : Indira a commencé à assembler des images et à me les montrer, et je lui ai fait écouter quelques idées musicales, puis on a avancé petit à petit en ajoutant des choses et en construisant le projet voix par voix. Indira : Les textes sont arrivés un peu après, une fois qu’on avait notre idée sur ce qu’on voulait dire et partager : il y a des haïkus qui parlent de la poésie de la nature, un passage du Kalevala qui est un assemblage de poèmes populaires finlandais, celui-là raconte le mythe de la création de la nature, et il y a un passage plus engagé sur notre rapport à la nature. Dans votre vidéo, il y a un passage magnifique dont nous extrayons une citation : « Pour élargir les possibles, nous avons besoin d’autres types de récits, y compris des aventures que traversent les paysages. » Quels sont ces récits ? Le texte provient du livre « Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme », écrit par Anna Lowenhaupt Tsing. Le passage que nous avons choisi suggère que l’impact destructeur de l’homme sur notre environnement est en partie causé par le fait que nos mythes modernes et anciens sont centrés autour de l’homme, et que nous aurions besoin d’avoir un regard plus humble face à la nature. Il faut maintenant créer de nouvelles histoires avec des héros non-humains. Et non genrés ! Quels possibles ces paysages - et avec eux les vivants qui les composent - dévoilent-ils, comme un regard vierge découvrirait un paysage encore inconnu, inédit ? Pour nous ce n’est pas une histoire de découverte ou d’exploration de l’inconnu, mais plutôt de changer notre rapport intime aux paysages. Il faut imaginer qu’il se passe plus de choses quand nous ne sommes pas là ! Quelles sont les références directes qui parsèment cette œuvre audiovisuelle et qui ont nourri votre travail ? Indira : Ce sont pas spécialement des références directes mais elles influencent forcément un peu nos projets : il y a le travail de Basim Magdy et ses vidéos sur la nature et les mythes collectifs, ou Rachel Rose et sa façon d’interroger la condition humaine à travers des collages de vidéos.


Antoine : Musicalement il y a trop de références… Mais pour cette vidéo en particulier j’ai réécouté le travail de Felicia Atkinson et sa façon d’intégrer le texte dans la musique. Votre oeuvre est une oscillation entre plusieurs rythmes, dont on perçoit la lenteur évidente : géologique, végétal, marin mais aussi humain. En tant que société humaine, sommes-nous dans le bon rythme et au bon tempo ? Clairement, non. Prendre le temps, c’est une façon de lutter contre la fast life et le système en général en proposant des alternatives qui nous correspondent mieux : s’écouter, se tromper, suivre ses passions… La fin de la vidéo est extrêmement symbolique : le fond noir, omniprésent, est tout à coup rempli : la couleur, qui est celle de la vie, pénètre l’intégralité du champ. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ? Elle signifie surtout que ceux qui auront entièrement vu la vidéo auront pu voir cette belle fin ! (rires) _ https://sorokpervyi.bandcamp.com/ https://www.facebook.com/sorokpervyi https://www.instagram.com/sorok_pervyi/